Par Virginie
Il y a un malaise dont on ne parle presque jamais en expatriation. Et pourtant, c’est un malaise à la fois très présent… et assez paradoxal.
Ce malaise, c’est celui de l’écart de revenus entre conjoints expatriés. Un écart dont on parle peu, et qui peut aller, dans certains couples, jusqu’à une situation où l’un a ses revenus… et l’autre, plus rien du tout.
Et c’est là que, doucement, certains sentiments s’installent. Une petite hésitation avant un achat. Un « c’est son argent » qu’on se surprend à penser. Une gêne diffuse qu’on n’ose pas vraiment regarder en face.
Si j’aborde ce sujet aujourd’hui, c’est parce que je sais de quoi je parle : au début de notre expatriation, je me suis retrouvée à zéro, pendant que la vie professionnelle de mon mari, elle, continuait d’avancer. Et au fil de mes conversations avec d’autres femmes expatriées, je me suis vite rendu compte que j’étais loin d’être la seule. Toutes ne gagnaient pas zéro — mais la grande majorité gagnait beaucoup moins que son conjoint.
Et ce que j’ai fini par comprendre, c’est que ce malaise cache bien plus qu’une question d’argent.
Il y a deux sentiments principaux qui apparaissent en premier et qu’on reconnaît assez vite lorsqu’on se retrouve à gagner moins que son partenaire en expatriation.
Il y a d’abord l’inconfort. Celui de ne plus être tout à fait autonome. D’avoir le sentiment de devoir « demander ». De voir son compte à soi se remplir faiblement, voire se vider, pendant que celui de l’autre, lui, grossit. Ce n’est pas une question de montant — c’est le sentiment, nouveau et déstabilisant, de ne plus tenir seule sur ses deux jambes.
Et puis il y a la culpabilité. Celle de dépenser un argent qu’on n’a pas gagné. De se sentir « un poids », même quand on n’en est pas un. De culpabiliser… alors que, bien souvent, le conjoint ne reproche pourtant rien. C’est d’ailleurs ce qui la rend si insidieuse : personne ne nous accuse — personne, sauf nous-mêmes.
Alors je veux vous le dire clairement : ces deux sentiments sont non seulement normaux mais ils sont surtout légitimes.
Et particulièrement en expatriation. Parce que, bien souvent, vous aviez une vie professionnelle, des revenus, une certaine autonomie — et vous les avez laissés derrière vous pour rendre ce départ possible, en vous disant que vous verriez ce que vous ferez une fois sur place. Perdre son indépendance financière après l’avoir connue, ce n’est pas un détail : c’est un vrai bouleversement. Alors non, si vous ressentez vous aussi cette gêne, sachez que vous n’êtes ni ingrate, ni « trop sensible ». Vous traversez quelque chose de réel.
Mais si on s’arrête là, on passe à côté de l’essentiel. Parce qu’il y a souvent un troisième sentiment — plus discret, plus difficile à regarder en face. Et je crois qu’au fond, c’est lui, le vrai sujet.
Ce troisième sentiment, lui, est plus sournois. On le ressent sans toujours réussir à le nommer, tout simplement parce qu’il est particulièrement difficile à s’avouer. Ce sentiment, c’est celui de l’injustice.
Et s’il est si difficile à reconnaître, c’est pour deux raisons.
D’abord, parce qu’on aime son conjoint — et qu’au fond, on sait très bien que ce n’est pas de sa faute. Lui n’a rien demandé de tel ; bien souvent, il ne nous reproche rien et il est sincère.
Ensuite, parce qu’on a choisi cette expatriation. On a dit oui. Volontairement. Alors c’est très inconfortable d’admettre qu’on puisse être, à la fois, sincèrement heureuse d’avoir sauté le pas… et pas tout à fait. Comme si ressentir les deux en même temps était illogique.
Et pourtant, c’est exactement ce qui se passe. Parce qu’on a dit oui — pour soi aussi, bien sûr, mais également pour lui, pour les enfants, pour la famille. Et de ça, on est profondément fière. On ne regrette rien.
Mais ce qu’on ne savait pas à l’avance — et dont on se serait bien passée — c’est cette impression que, dans toute cette histoire, c’est nous, presque seules, qui en avons « payé le prix ». Ce n’est pas un reproche. C’est un constat. Et tant qu’on refuse de le regarder en face, il continue de travailler en silence. Alors osons le nommer — pas pour accuser qui que ce soit, mais parce qu’on ne rééquilibre jamais ce qu’on n’ose pas regarder.

Si on y regarde de plus près, tous ces sentiments — l’inconfort, la culpabilité, l’injustice — ont un point commun. Aucun ne parle vraiment d’argent.
C’est contre-intuitif, et pourtant c’est là tout le cœur du sujet : le problème n’a jamais été l’argent lui-même. L’argent n’est que le révélateur.
Ce qu’il révèle, ce ne sont pas des chiffres sur un compte. Ce sont ces sentiments. Et derrière ces sentiments, il y a celui qui engendre tout : le manque.
Pas un manque d’argent — un manque d’autonomie. Un manque d’indépendance. Un manque de soi. Quelque part en chemin, vous avez perdu quelque chose d’essentiel : avoir une part de vous, qui ne dépend que de vous.
L’écart de revenus ne crée pas ce manque. Il ne fait que le mettre en pleine lumière.
Alors oui — on peut vouloir un revenu à soi. Pas forcément parce qu’on en a besoin (parfois, on n’en a aucun besoin), mais parce que c’est une façon de reprendre ce morceau d’autonomie qu’on a perdu en route.
Et pourtant, à peine cette envie pointe, qu'une petite voix s’empresse de la faire taire : « tu as déjà tout ce qu’il faut », « de quoi tu te plaindrais », « tu pourrais passer pour quelqu’un qui en veut toujours plus ». Et tant d’autres phrases qui nous poussent à étouffer ce sentiment.
Alors disons-le simplement : vouloir un revenu à soi, ce n’est ni de l’ingratitude, ni de l’avidité. Il n’y a rien de honteux à vouloir gagner son propre argent. Ce n’est pas vouloir « plus » pour le simple plaisir d’avoir plus — et même si ça l’était, ce ne serait pas un défaut — c’est vouloir quelque chose qui vous appartienne, une liberté d’action qui ne dépende que de vous.
Car votre valeur n’a jamais été votre salaire. Vous valez tout autant quand vous gagnez beaucoup que quand vous ne gagnez rien — vous le savez, au fond. Mais ne pas avoir besoin d’un revenu à vous n’enlève rien à votre droit d’en vouloir un. Les deux sont vrais en même temps.
Ce manque d’autonomie n’est pas une fatalité. Et le combler ne veut pas dire se lancer demain dans le premier projet venu « pour gagner de l’argent ». Ça commence autrement : en vous reconnectant à quelque chose de plus juste — qu’est-ce qui, pour vous, aurait vraiment du sens ?
Parce que s’il y a bien une chose qui en vaut la peine, c’est celle-là : faire quelque chose qu’on aime — et qui, en plus, permet de gagner sa vie, même modestement. Non seulement c’est beau en soi. Mais c’est aussi, très concrètement, ce qui donne à un projet ses meilleures chances de réussir : quand on aime ce qu’on fait, ça se sent, ça se voit, et ça inspire confiance.
L’argent, alors, n’est plus le but. Il devient une conséquence — celle d’avoir retrouvé quelque chose qui est vraiment à vous.
Et ce « quelque chose à vous », c’est précisément ce que Boussole vous aide à retrouver. Pas une méthode pour « faire de l’argent ». Un espace pour prendre du recul sur votre expatriation, vous reconnecter à qui vous êtes et à ce qui compte vraiment pour vous — et commencer, enfin, à construire quelque chose qui vous ressemble.


Coaching pour femmes expatriées francophones.