Par Virginie
Il y a des matins où vous vous réveillez dans ce nouveau pays et où tout va bien. Le soleil est là, vous avez vos repères, vous savez où acheter votre pain, votre journée démarre bien. Et il y a des matins où vous vous réveillez avec une drôle de sensation, sans savoir la nommer.
Alors une petite voix s'installe : « si j'étais vraiment épanouie, je ne me sentirais pas comme ça. »
C'est là que l'on peut se tromper, car sur le moment, cette petite voix semble avoir raison. Or, elle nous induit souvent en erreur. Une erreur discrète, mais qui change tout.
À force d'entendre qu'une vie réussie est une vie où l'on se sent bien, on a fini par prendre cette affirmation au pied de la lettre, et par confondre deux choses très différentes : être épanouie et se sentir bien.
Se sentir bien, c'est un état. Il monte, il descend, il dépend de mille choses — la nuit que vous avez passée, un mot de travers que vous retenez, la météo capricieuse. Personne ne se sent bien tout le temps, nulle part, dans aucune vie. Ni ici, ni ailleurs, que ce soit avant votre départ ou désormais là où vous êtes.
L'épanouissement, lui, n'est pas un état : c'est une direction. C'est le sentiment que votre vie ressemble à qui vous êtes. Que ce que vous en faites vous correspond. Et ce sentiment-là peut parfaitement coexister avec une journée difficile, un moment de doute, un soir où vous vous demandez ce que vous faites là.
La différence est immense. Parce que si vous mesurez votre épanouissement à votre humeur du jour, vous pourrez en arriver régulièrement à la conclusion que vous vous êtes peut-être trompée — alors qu'il ne s'est rien passé d'autre qu'une semaine chargée ou un peu compliquée.
Être épanouie, c'est vivre d'une façon qui vous ressemble. Pas qui ressemble à qui vous étiez, ni à ce qu'on attend de vous, ni à ce que vous avez toujours fait. À vous.
Et ça n’a rien d’un luxe réservé aux jours heureux. On peut avoir une vie qui coche toutes les cases — un foyer stable, des journées bien remplies, des gens autour de soi — et sentir pourtant que quelque chose sonne faux. À l’inverse, une vie plus simple, plus modeste, parfois moins confortable en apparence, peut donner cette impression rare d’être exactement à sa place.
Dit comme ça, ça paraît simple. Ça ne l'est pas du tout — pour une raison que l'on mesure rarement : pour vivre d'une façon qui vous ressemble, encore faut-il savoir à quoi vous ressemblez.
Et cette question-là, la plupart d'entre nous ne se la sont jamais vraiment posée. Non par manque de lucidité ou de courage. Simplement parce que, là où nous vivions, elle n'avait pas la place de se poser.
Imaginez des miroirs. Pas un seul : des dizaines, tout autour de vous, en permanence.
Votre appartement, le trajet que vous faisiez sans y penser, le café où l'on connaissait votre commande. Votre travail, où vous aviez votre rôle et votre façon d'être. Votre famille, qui s'adresse depuis toujours à la fille, à la sœur, à la cousine que vous êtes à leurs yeux. Vos amies, qui vous connaissent — et qui, précisément parce qu'elles vous connaissent — vous renvoient l'image de la personne qu'elles perçoivent.
Chacun de ces miroirs vous renvoyait une image de vous. Aucun ne mentait. Aucun ne vous voulait du mal. Mais tous vous renvoyaient la même chose : la version de vous qui existait déjà.
Et à force de recevoir ce reflet, tous les jours, sans jamais le questionner, on finit par le prendre pour soi. Non pas « je me comporte ainsi », mais « je suis ainsi ».
C'est là que se joue quelque chose d'important : ce n'est pas que vos proches ou vos collègues vous empêchaient d'évoluer. C'est qu'ils n'avaient aucune raison de vous voir autrement. Personne ne se réveille en décidant de figer quelqu'un. Cela se fait tout seul : par habitude, par affection, par continuité, et très souvent inconsciemment.
Jusqu'ici, il était question de gens qui vous connaissent, qui vous apprécient. Ça en fait déjà beaucoup. Mais il y a une autre couche, presque invisible, et pourtant très puissante.
Tous les autres. Tous ceux à qui vous ne parliez quasiment pas, voire pas du tout.
La boulangère. Les visages croisés chaque matin dans le même bus, à la même heure. Les autres parents à la sortie de l'école. Le voisin du troisième. Les gens de la file d'attente, à la caisse, au feu rouge.
Vous ne leur adressiez pas la parole, ils ne vous influençaient en rien — c'est du moins ce qu'on croit. En réalité, ils formaient le décor qui vous confirmait, chaque jour, que vous étiez à votre place, dans votre monde, tel que vous le connaissiez. Ils faisaient partie du paysage. Et un paysage stable, ça rassure autant que ça fige.
C'est d'ailleurs souvent ce qu'on remarque en premier en arrivant à l'étranger : plus personne ne vous reconnaît. Ce n'est pas seulement que vos amis ou votre famille vous manquent — c'est tout le décor humain qui a disparu d'un coup.
Sur le moment, c'est souvent agréable. Ça sonne comme un « tiens, ça change ». Mais à la longue, c'est déstabilisant. Vous n'êtes plus personne pour personne.

Et pourtant, c'est précisément ce qui vous rend disponible.
Et ce qui va se glisser dans cet espace, entre celle que vous étiez et celle que vous pouvez devenir, cela dépend de vous.
Voilà ce qui se passe quand les miroirs disparaissent : pour la première fois depuis très longtemps, vous pouvez regarder votre vie d'avant sans être dedans.
Et là, quelque chose devient possible qui, jusqu'ici, ne l'était pas : faire le tri. Parce que dans tout ce que vous avez été jusqu'à maintenant, il y a deux catégories de choses.
Il y a ce qui vous correspond vraiment. Vos valeurs, votre façon d'aimer, ce qui vous met en joie, ce que vous refusez, votre manière de travailler, les liens qui comptent. Tout cela, vous l'emportez. Ce n'est pas un bagage encombrant, c'est votre socle.
Et puis il y a le reste. Les habitudes prises sans les choisir. Les rôles endossés parce qu'il fallait bien que quelqu'un les tienne. Les « je suis quelqu'un qui... » répétés si souvent qu'ils sont devenus vrais. Les renoncements si anciens que vous ne les voyez même plus comme des renoncements.
Ce reste-là, vous ne pouviez pas le voir avant. Non par aveuglement : parce qu'il n'y avait aucun écart entre vous et lui. On ne voit pas l'air qu'on respire.
Et en chacune de nous, il y a forcément une partie qui nous freine — voire qui nous bloque. Ces freins se logent dans quelque chose de plus profond encore : notre paradigme, cet ensemble de certitudes — sur soi-même, sur la vie, sur ce qui est bien ou pas — et de croyances héritées qui décident, sans nous demander notre avis, de ce que nous jugeons possible.
L'expatriation ne fait pas le tri à votre place. Elle crée la distance qui le rend faisable.
Il faut le dire clairement, parce que le contraire circule beaucoup.
D'abord, on peut s'épanouir sans jamais quitter son pays. L'expatriation n'est pas une condition obligatoire pour pouvoir trouver ce qui nous épanouit. Bien sûr que non — et heureusement. En revanche, elle offre une occasion, rare et particulièrement propice, pour que ce tri devienne possible.
Ensuite, s'épanouir ne veut pas forcément dire devenir une autre. Il ne s'agit pas de vous débarrasser complètement de celle que vous étiez. Elle vous a menée jusqu'ici, elle a tenu bon, elle a fait des choix courageux — dont celui de partir. Il n'y a rien à renier.
Ce n'est pas non plus adorer votre pays d'accueil tous les jours. On peut être profondément épanouie et trouver que la pluie est interminable, que les démarches administratives sont absurdes, que certains jours tout vous manque.
Ce n'est pas ne jamais douter. Le doute n'est pas le signe que vous vous êtes trompée. C'est souvent le signe que vous êtes en train de bouger.
Et ce n'est pas un état que l'on atteindrait une bonne fois pour toutes, comme on décroche un diplôme.
S'épanouir, c'est un ajustement permanent, qui se refait à chaque étape de la vie.
L'épanouissement, ce n'est pas d'aller bien tout le temps. C'est de sentir et de savoir, même les jours difficiles, que la vie que vous menez est la vôtre.
Vous avez peut-être déjà commencé ce tri sans le nommer ainsi. Certains jours, quelque chose devient évident : ça, je n'en veux plus. D'autres jours, tout se brouille à nouveau.
C'est normal. Fait seule, ce travail avance par à-coups et est influencé par ce qui se passe chaque jour dans votre vie. Il est donc difficile de savoir si l'on tourne en rond ou si l'on progresse.
C'est exactement pour cela que j'ai conçu Boussole : pour que ce tri ne dépende plus des jours où l'on y voit clair. Pour remonter à ce qui vous a construite, reconnaître ce qui vous porte et ce qui vous retient, et vous permettre ainsi de choisir ce que vous voulez garder ou au contraire laisser pour la suite de votre vie.
Boussole, c’est un autre genre de miroir : celui qui ne vous renvoie pas la version de vous qui existait déjà, mais celle que vous pouvez devenir.


Coaching pour femmes expatriées francophones.